ÉCONOMIE MONDIALE - 1994 , l’assainissement à mi-parcours


ÉCONOMIE MONDIALE - 1994 , l’assainissement à mi-parcours
ÉCONOMIE MONDIALE - 1994 , l’assainissement à mi-parcours

En 1994, la conjoncture est demeurée dynamique dans les pays anglo-saxons, en Chine et dans la plupart des pays d’Asie du Sud-Est, mais la vitalité a fait défaut ailleurs. La reprise amorcée en Europe occidentale n’a pas permis d’y résorber un important chômage, les pays d’Afrique ont souvent mal vécu leurs efforts d’ajustement structurels et les anciens pays communistes d’Europe n’ont fait qu’amorcer, dans les meilleurs des cas, le redressement attendu de la transition vers l’économie de marché.

Sauf en de rares pays, les règles du jeu économique ont été admises et mieux pratiquées: efforts de discipline budgétaire pour les pays industrialisés, recherche d’accords avec le Fonds monétaire international (F.M.I.) chez les nations en développement endettées, acceptation du système capitaliste dans les pays de l’Est, nonobstant le maintien ou le retour au pouvoir d’anciens dirigeants. L’ensemble des pays a bénéficié d’une croissance du commerce mondial évaluée à 7 p. 100, le double de celle de 1993.

Prévenir pour ne pas avoir à guérir

Des préoccupations nouvelles se sont manifestées en 1994 dans les pays industrialisés. Le fait d’être «sorti du tunnel», après la récession la plus accusée depuis cinquante ans, n’a pas provoqué d’euphorie. Un peu partout, la crainte d’un retour de l’inflation a habité les dirigeants, les empêchant de céder à la tentation d’une relance qui aurait effacé les traces des années difficiles. La leçon des années 1980 avait été bien apprise: le laxisme fiscal et monétaire ne pouvait constituer qu’une fuite en avant, désorganisant les circuits économiques et financiers, réduisant le pouvoir d’achat et appelant en fin de compte des correctifs bien plus sévères que la discipline requise pour s’en protéger. 1994 a été une année d’inflation faible et en baisse, marquée par des initiatives de prévention contre la hausse des prix. Dans ses Perspectives de l’économie mondiale , publiées en octobre, le F.M.I. affirmait que «la politique économique doit s’attacher dans l’immédiat à faire en sorte que la reprise prenne corps là où elle ne fait que s’amorcer et à éviter une surchauffe là où l’expansion est déjà à un stade bien avancé». L’O.C.D.E. a été encore plus explicite: «Étant donné le retard qui caractérise les effets des mesures d’ajustement de la politique monétaire, lit-on dans la cinquante-sixième édition des Perspectives économiques , il est souvent nécessaire d’agir dès que la reprise est bien engagée, afin de réduire ces risques au minimum et d’assurer que l’expansion s’effectue à un rythme soutenable.» Pour atténuer l’amplitude des cycles économiques, il convient que la production réelle soit la plus proche possible de la production potentielle, c’est-à-dire celle qui est conforme à l’évolution à long terme.

Jusqu’au début des années 1980, le «pilotage» de l’économie consistait à adopter des mesures de relance lorsqu’il y avait tendance à une récession (une attitude dite «keynésienne»). En 1994, la préoccupation, sinon la démarche, a été à la fois inverse (freiner l’activité à l’approche de la saturation des capacités productives) et préventive.

Le second souci majeur parmi les pays industrialisés, qui était intimement lié au précédent, a concerné la réduction du déséquilibre des finances publiques. La persistance du chômage à un niveau élevé a fini par en faire la finalité de la politique économique, la croissance et les prix n’étant plus que les modalités pour y parvenir. Dans un rapport intitulé Travail dans le monde , le Bureau international du travail a constaté en avril que l’emploi, dans l’ensemble de la planète, continuait de se dégrader. La situation en la matière est devenue la plus grave depuis la Grande Dépression des années 1930, et elle demeurera incertaine pendant de nombreuses années encore, en raison de la mondialisation de l’économie. L’augmentation de la productivité et la croissance de la population active (estimée à 43 millions de personnes supplémentaires par an) sont également citées dans ce document parmi les premières causes de ces difficultés. Pour les pays industrialisés (zone de l’O.C.D.E.), le taux de croissance est passé de 1,3 p. 100 en 1993 à 2,8 p. 100 en 1994, et celui du chômage de 7,9 p. 100 à 8,2 p. 100. Le fait que l’emploi ne réagisse qu’avec retard à l’amélioration de la conjoncture n’est guère pris en compte, cependant, par les principaux acteurs de la vie politique et sociale. En la circonstance, la thèse soutenue par la C.N.U.C.E.D. (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), dans son rapport publié en septembre, exprimait le scepticisme au sujet de l’ajustement structurel. Selon les auteurs, les politiques restrictives en vigueur étaient responsables du bas niveau d’activité, du niveau élevé du chômage et des tensions commerciales internationales. Ce qui était en cause, dans ce document, était le principe de l’économie de l’offre qui privilégie, depuis le début de la décennie, une promotion non inflationniste des moyens de production. Il convenait donc de revenir aux préceptes de l’économie de la demande en restaurant les interventions des pouvoirs publics en vue de la satisfaction des besoins des populations. Cette thèse, que n’aurait pas désavouée John Maynard Keynes, répondait aux aspirations des pays en développement dont la C.N.U.C.E.D. se fait généralement l’interprète.

Mais tout autre était l’attitude des principales organisations internationales. Le F.M.I. a estimé que «le plus pressant est de poursuivre l’assainissement des finances publiques, qui aura pour effet, à moyen terme, d’abaisser les taux d’intérêt, d’accroître la production potentielle en libérant les ressources pour le secteur privé et de permettre au secteur public de mieux faire face aux défis budgétaires à long terme tels que les futures récessions et le vieillissement de la population».

La production potentielle étant celle qui peut être soutenue lorsque les taux d’utilisation de la capacité et de l’emploi sont normaux, le cycle économique exprime les fluctuations de la production réelle de part et d’autre de la production potentielle. Il s’agit, autrement dit, de la distinction entre la conjoncture et la tendance à long terme. L’orientation vers une faible inflation, que l’on constate actuellement, existera aussi longtemps que la courbe de la production réelle n’aura pas recoupé vers le haut la pente tendancielle. Au-delà, la production supplémentaire aura pour effet de créer une tendance inflationniste. L’O.C.D.E. a estimé qu’aux États-Unis la production effective a dépassé la production potentielle au cours de 1994. «Au Japon, en revanche, écrit-elle, la production effective est à l’heure actuelle sensiblement inférieure à la production potentielle, et l’écart devrait se creuser en 1995.» En Europe, les situations sont diverses. En Allemagne, la production effective n’a été que légèrement inférieure à la production potentielle en 1994. Mais la récession paraît avoir été plus prononcée, de ce point de vue, en France, au Royaume-Uni, en Espagne et dans les pays nordiques.

Le maintien d’un faible niveau d’inflation dans des pays parmi les plus avancés dans le cycle économique, en particulier aux États-Unis, a toutefois inspiré à certains économistes des réserves au sujet d’une saturation, annoncée comme prochaine, des capacités. Celles-ci sont incorporées dans les statistiques sur la foi des déclarations des industriels, lesquels peuvent avoir sous-estimé le potentiel de leur appareil de production. Par ailleurs, les équipements nécessaires à l’accroissement des capacités sont, de façon croissante, de catégorie électronique, dont la disponibilité est plus rapide que pour les classiques équipements mécaniques. Enfin, la délocalisation des unités de production permet aux entreprises d’obtenir de l’étranger ce qu’elles ne peuvent plus fabriquer sur place.

Le cycle économique influence la croissance potentielle par le biais de la formation réelle de capital fixe. Selon les analystes du F.M.I., le ralentissement de cette dernière en 1993 a réduit, pour les sept grandes puissances industrialisées, la production potentielle de près de trois quarts de point de pourcentage en niveau et d’un tiers de point en croissance. Cette approche invite à nuancer l’idée, généralement admise, d’une symétrie entre l’intensité de la reprise, d’une part, et celle de la récession qui l’a précédée, de l’autre. C’est ainsi que le fléchissement de la production potentielle imputable à l’effet direct de la baisse de l’investissement aurait été d’environ 0,5 p. 100 aux États-Unis, un pays où la récession a été relativement modérée, de l’ordre de 1,5 p. 100 au Japon et de 1,75 p. 100 dans les cinq autres pays du G7, qui ont subi un ralentissement nettement plus important. Aux États-Unis, qui ont pratiquement effacé les effets de la récession, la baisse cyclique de l’investissement a déjà été dépassée et le redressement a été plus vigoureux que durant les précédentes reprises, ce qui semble avoir accru la croissance potentielle depuis 1991.

La réduction de l’offre de main-d’œuvre est un autre moyen par lequel le cycle économique peut influer sur l’évolution de la production potentielle. On a pu voir, en effet, dans de nombreux pays européens le chômage conjoncturel se transformer en chômage structurel: les chômeurs de longue durée, notamment, quittent par découragement le marché du travail, ou bien leurs compétences finissent par être frappées d’obsolescence, ce qui a un effet dissuasif sur les employeurs. Les analystes du F.M.I. ont déterminé que, si le taux de chômage des douze pays de l’Union européenne était resté égal à celui de 1973, l’emploi s’y serait situé en 1990 à un niveau de 7 p. 100 plus élevé, à pleine capacité. La production potentielle, toutes choses étant égales par ailleurs, aurait été plus élevée de 4,5 p. 100. À supposer que le stock de capital ait progressé selon la même pente, la production potentielle aurait été accrue de près de 7 p. 100. À déviation égale de la production réelle par rapport à celle-ci, la conjoncture aurait été plus vigoureuse, donc plus génératrice d’emplois. En revanche, on ne constate guère de signes d’une accélération continue de la productivité globale tendancielle à la suite de récessions, même si ces dernières tendent à faire disparaître les entreprises les plus faibles et incitent les autres à prendre des mesures qui accroissent l’efficacité.

Divergences cycliquesmais convergence conjoncturelle

En 1994, l’optimisme au sujet de la conjoncture mondiale a été surtout inspiré par le contraste avec l’année précédente. L’activité, en effet, a été en hausse dans l’ensemble des économies développées ainsi que dans une partie de celles d’Asie et d’Amérique latine. Mais cette simultanéité ne signifiait pas que les cycles aient été en phase, ceux des États-Unis et des autres pays anglo-saxons se situant désormais en période de maturité. D’où les différences dans les politiques monétaires pratiquées ici et là. Le conseil de la Réserve fédérale américaine a donné, en février, le signal d’un durcissement qui a été bien accueilli un peu partout ailleurs dans son principe, puisque l’on voyait là une précaution précoce contre le danger de surchauffe et une remontée de l’inflation. Mais cette initiative a, paradoxalement, provoqué une hausse des taux d’intérêt à long terme. Ces derniers auraient dû connaître la tendance inverse, puisque la remontée des taux courts était censée réduire les anticipations inflationnistes. L’initiative de la Fed, a-t-on expliqué, a exercé l’effet d’un catalyseur sur la conscience diffuse qu’entretenaient les marchés de l’imminence d’un correctif nécessaire et du fait que les marges de capacités aux États-Unis étaient devenues très réduites.

Une étude publiée en octobre 1994 dans la lettre de conjoncture de la B.N.P. a suggéré toutefois qu’il n’y a pas de relation automatique entre l’évolution du crédit et le rythme de l’activité économique. C’est ainsi que l’on a pu constater, en 1991, des pentes de sens opposé entre les deux grandeurs. Les auteurs, Nguyen The Van et Philippe Ricarte, ont relevé que la dernière récession a été la cause d’une diminution d’environ 30 p. 100 du taux de croissance du crédit au cours de la période affectée. Le reste s’expliquerait en partie par le ralentissement de l’émission de crédits, inévitable après les hausses de 1987 à 1990. C’est ainsi que l’effondrement du prix des actifs financiers et immobiliers à la fin de la précédente décennie aurait joué un rôle important à cet égard. «Les années 1991-1992 ont été celles du dégonflement de la bulle (financière) et, 1993, celle du désendettement. De plus, l’absence de détérioration des profits des entreprises a joué aussi un rôle “dépressif” sur l’émission de nouveaux prêts. Enfin, la diminution de l’encours total des crédits reflète les remboursements contractés il y a quatre ou cinq ans, au moment de la phase de surfinancement.»

En tout état de cause, la politique du crédit n’est pas apparue comme une priorité dans la concertation des sept grandes puissances industrialisées. À son sommet de Naples, les 8 et 9 juillet, le G7 a surtout insisté sur la nécessité de réduire les déficits publics. Tous ses membres, d’ailleurs, à l’exception du Japon et de l’Italie, avaient adopté des programmes pluriannuels en ce domaine.

Incertitudes pour l’Union européenne

Le respect des critères prévus par le traité de Maastricht en matière de finances publiques, en vue de l’Union économique et monétaire (U.E.M.), a été la principale préoccupation des États membres en matière de convergence. Il convenait, en effet, de limiter, en vue de l’échéance fixée en 1997, le déficit budgétaire à 3 p. 100 du P.I.B. et l’endettement public (gouvernement central, collectivités locales et établissements parapublics) à 60 p. 100 du P.I.B. Selon les prévisions formulées en novembre par la Commission de Bruxelles, seuls cinq pays sur les douze membres de l’Union en 1994, à savoir le Danemark, l’Allemagne, l’Irlande, le Luxembourg et les Pays-Bas, se conformeraient au premier critère. Le second serait respecté par quatre États: l’Allemagne, la France, le Luxembourg et le Royaume-Uni.

La question se posera également pour les trois nouveaux membres, l’Autriche, la Finlande et la Suède dont l’adhésion a été ratifiée par référendums le 12 juin, le 16 octobre et le 13 novembre, respectivement. Les Norvégiens, de leur côté, se sont refusés un seconde fois, par le référendum des 27 et 28 novembre, à rejoindre l’Europe communautaire. Ils devront se contenter de la coopération qui leur est offerte, ainsi qu’à l’Islande, dans le cadre de l’Espace économique européen. Ce refus a évité à la Suisse de se retrouver seule, au côté du Liechtenstein, au sein de l’Association européenne de libre-échange. Mais, s’ils veulent participer sans entraves aux échanges intra-européens, ces pays seront amenés par la force des choses à se conformer aux directives européennes, à l’élaboration desquelles ils n’auront pas participé.

Le processus menant à la création de l’U.E.M. est entré, le 1er janvier 1994, dans sa deuxième phase. Celle-ci s’est traduite par l’installation en novembre, à Francfort, de l’Institut monétaire européen dont les deux missions principales sont de préparer le futur système européen de banques centrales, pour la phase finale, et d’exercer une surveillance multilatérale sur le respect par les États membres de leurs programmes de convergence ainsi que des grandes orientations adoptées par le Conseil. L’approche des échéances de l’U.E.M. et les problèmes posés par l’élargissement (il était déjà question des candidatures de pays de l’Europe centrale et orientale) ont implicitement posé le problème de l’approfondissement de l’Union. En attendant l’ouverture, en 1996, de la conférence intergouvernementale de, qui devra en décider, le débat s’est engagé sur la capacité de tous les États membres de progresser au même rythme. Le Premier ministre français, Édouard Balladur, a évoqué, à la fin d’août, une Europe à plusieurs niveaux, pour éviter que l’élargissement ne se traduise par une «paralysie». L’idée a été reprise peu après, dans des termes voisins, par le parti du chancelier Kohl, la C.D.U. Ce thème, qui a suscité des réactions diverses parmi les gouvernements des autres pays membres, pourra difficilement être éludé par la nouvelle Commission qui devait prendre ses fonctions le 23 janvier 1995 sous la présidence du Luxembourgeois Jacques Santer, le successeur de Jacques Delors.

Le Tiers Monde et l’instabilité des capitaux

La croissance moyenne des pays en développement a été estimée pour 1994 à quelque 5,5 p. 100, un niveau proche de celui de l’année précédente. Ce chiffre recouvrait toujours des situations fort contrastées. L’accroissement spectaculaire des apports de capitaux privés, amorcé en 1989, a continué de se manifester, en faveur des pays ayant su assurer un environnement de stabilité macroéconomique. Ce phénomène, toutefois, était dû en partie au ralentissement de l’activité dans les pays industrialisés, un facteur appelé à disparaître avec le redressement de la conjoncture chez ces derniers. Autre élément d’incertitude, devenu sensible en particulier vers la fin de l’année, ces apports de capitaux privés ont été souvent destinés aux marchés boursiers émergents, dans les pays du Tiers Monde où les possibilités de plus-values apparaissaient considérables. En dehors du caractère vulnérable de ces marchés, qui manquent de transparence et de liquidité, le risque politique n’a généralement pas été pris en compte, là où il existait, par les investisseurs. C’est ainsi que les difficultés financières du Mexique ont provoqué, à la fin de décembre, un vif mouvement de baisse sur la monnaie et les valeurs de ce pays, avant de gagner par contagion les autres places latino-américaines.

Les dix-huit pays membres du Club de Paris ont décidé, le 16 décembre 1994, d’annuler les dettes des pays les plus pauvres dans une proportion pouvant atteindre 67 p. 100 de leur encours total, selon les «termes de Trinidad» conformes aux résolutions du sommet du G7 à Naples. Jusqu’alors, les annulations de dettes publiques ne dépassaient pas 50 p. 100 d’un encours arrivant à échéance sur une période donnée.

La C.N.U.C.E.D. a publié à la mi-février 1994 la première étude de caractère prospectif sur les flux de capitaux consacrés aux investissements directs, prévoyant leur augmentation plus rapide à destination des pays en développement que vers les pays développés. Selon trois scénarios fondés, respectivement, sur l’expérience passée, sur les variables du Projet Link et sur celles que retient le F.M.I., l’étude anticipe, pour la période 1989-1995, des flux en accroissement de 11,3 à 11,8 p. 100 à destination de l’Asie, de 12,2 à 17,9 p. 100 à destination de l’Amérique latine et de 6,3 à 16,3 p. 100 à destination de l’Afrique, alors que la progression pour les pays développés se situerait entre 8,1 et 9,6 p. 100.

Les progrès inégaux des pays de l’Est

Les pays en transition vers l’économie de marché ont continué à progresser, en 1994, mais selon des allures très inégales, en fonction le plus souvent de la précocité de leurs réformes. Globalement, a indiqué le F.M.I. dans ses Perspectives de l’économie mondiale , la croissance de ces pays devrait rester négative en 1994 ainsi qu’en 1995, mais surtout en raison du poids relatif de la Russie et de l’Ukraine, où les réformes ne s’accomplissent que lentement. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (B.E.R.D.) a fait, en octobre, un constat similaire, notant le creusement de l’écart entre, d’une part, les États Baltes et l’Europe de l’Est, qui sont sortis de la récession et, de l’autre, les membres de la Communauté des États indépendants (C.E.I.), toujours en plein marasme. La B.E.R.D. distingue trois groupes. Celui des pays «les plus avancés» comprend la République tchèque et la Slovaquie, la Pologne, la Hongrie, la Slovénie et les États Baltes. Ces pays ont libéralisé leur commerce international, établi le régime de fixation des prix et attaqué le problème des privatisations à grande échelle. Le groupe intermédiaire inclut la Russie, le Kirghizstan et les autres pays d’Europe de l’Est. On y note d’«importants efforts de stabilisation et de réforme», mais pour des «résultats mitigés». Enfin, pour le groupe composé des autres pays de la C.E.I., il est peu probable que le recul de la production soit enrayé rapidement. Le rapport de la B.E.R.D. note que, sur les vingt-cinq pays considérés, neuf seulement (République tchèque, Hongrie, Pologne, Slovaquie, Albanie, Russie et les trois États Baltes) possèdent un secteur privé qui intervienne pour au moins la moitié de la production. Selon le W.I.I.W., l’Institut viennois pour les comparaisons économiques internationales, les anciens pays communistes d’Europe ne pourront pas rattraper leur retard par rapport à l’Occident avant le début du siècle prochain.

Les quatre pays de la zone de libre-échange d’Europe centrale – Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie – ont décidé le 25 novembre d’avancer d’un an, au 1er janvier 1997, l’abolition des barrières freinant leurs échanges de produits industriels. La Slovénie sera admise dans le groupe dès qu’elle aura conclu un accord à cette fin avec la Pologne, complétant ceux qui ont été signés avec les trois autres membres.

Les onze pays de la C.E.N., la Coopération économique de la mer Noire, se sont engagés le 25 novembre à signer avant le 15 janvier 1995 un accord portant création d’une banque pour le commerce et le développement. Dotée d’un capital de 1,6 milliard de dollars, celle-ci aura son siège à Thessalonique. La Grèce, la Turquie et la Russie détiendront chacune 16,5 p. 100 des parts, la Bulgarie, la Roumanie et l’Ukraine chacune 13,5 p. 100, la Géorgie, la Moldavie, l’Arménie, l’Albanie et l’Azerbaïdjan chacun 2 p. 100.

L’Amérique latine et l’intégration

L’ensemble des pays latino-américains a poursuivi en 1994 les progrès enregistrés dans les années précédentes grâce à l’assainissement financier chez les principaux d’entre eux, à de nouvelles avancées pour la restructuration de la dette et au retour des capitaux privés. La croissance — 3,7 p. 100, contre 3,2 p. 100 en 1993 — a été la plus élevée depuis huit ans. Le P.I.B. par habitant, après une progression de 1,8 p. 100, a presque retrouvé le niveau de 1980. Dans son rapport annuel, publié à la fin de l’année, la Commission économique pour l’Amérique latine a toutefois estimé que la croissance devrait atteindre au moins 4 p. 100 pour qu’il soit possible de faire reculer la pauvreté dans le sous-continent.

L’année 1994 aura été marquée par le dynamisme accru du mouvement d’intégration économique. Les pôles principaux ont été l’Amérique du Nord, d’une part, et le Brésil, de l’autre, avec pour foyers secondaires la région des Caraïbes et les pays du Pacte andin. Les États-Unis se sont efforcés de maintenir leur rôle fédérateur dans le cadre du sommet des Amériques (Miami, 10 et 11 déc.), à l’issue duquel les dirigeants de trente-quatre pays se sont engagés à établir entre eux le libre-échange à l’échéance de 2005. Une ambition justifiée par le fait que les échanges de ces pays ont crû plus rapidement que leurs économies: 5 p. 100 et 3,5 p. 100 respectivement, en moyenne, au cours des quatre précédentes années.

Malgré des progrès souvent spectaculaires, l’Amérique latine demeurait confrontée au problème de la pauvreté, source d’instabilité sociale comme l’a expérimenté le Mexique à partir de janvier 1994 avec la révolte des Indiens du Chiapas. Le dirigeant régional de la Banque mondiale, Sebastian Edwards, a estimé que les flux d’investissement dans les infrastructures ne représentaient que 4 p. 100 du P.I.B. en Amérique latine, contre 7 à 8 p. 100 en Asie. Le stock des investissements en ce domaine a été évalué à 20 p. 100 et 35 p. 100 du total, respectivement.

Les chefs d’État d’Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay ont signé le 17 décembre 1994, à Ouro Preto, au Brésil, un protocole fixant les règles de fonctionnement, à partir du 1er janvier 1995, du Mercosur. Le principe de ce marché commun qui associe leurs économies avait été décidé par le traité d’Asunción (Paraguay) le 26 mars 1991. Ils se sont donné six mois pour discuter de l’éventuel élargissement du pacte à la Bolivie et au Chili. Ce dernier avait été invité une semaine auparavant au sommet de Miami à rejoindre l’A.L.E.N.A., l’Association de libre-échange nord-américaine. Les barrières tarifaires entre les quatre pays devaient être éliminées, dès l’entrée en vigueur du protocole, sur environ 85 p. 100 de leurs échanges. Mais le Brésil et l’Argentine, qui dominent le groupe dans la proportion de 90 p. 100, n’ont pas éliminé leurs divergences tenant aux disparités de leurs structures économiques. Contrairement au souhait des Argentins, le tarif extérieur commun maintiendra jusqu’en 2005 une protection de 14 à 16 p. 100 sur les importations de biens de haute technologie. Les autres droits varieront entre 0 et 20 p. 100.

La Colombie, le Mexique et le Venezuela ont signé à la mi-juin 1994 à Carthagène un traité de libre-échange devant entrer en vigueur également le 1er janvier 1995. Ce «Groupe des Trois» a fait partie des vingt-deux pays qui ont signé le 25 juillet, dans la même ville de Colombie, un accord de libre-échange dans le cadre de l’Association des États des Caraïbes. Celui-ci inclut Cuba, Haïti, la république Dominicaine, les États d’Amérique centrale (Guatemala, Salvador, Nicaragua, Honduras, Costa Rica, Panama et Belize), Suriname et les membres du Caricom, le Marché commun des Caraïbes. Douze territoires non indépendants ont été admis comme observateurs. Cet ensemble avait le potentiel de devenir le quatrième bloc commercial du monde, avec une population de 200 millions d’habitants, un P.N.B. de 500 milliards de dollars et des importations de 100 milliards de dollars par an. De leur côté, les treize membres du Caricom ont exprimé le désir de se joindre à l’A.L.E.N.A. à partir de 1997.

Les pays du Pacte andin (Colombie, Venezuela, Pérou, Équateur et Bolivie) sont convenus de mettre en vigueur le 1er janvier 1995, vingt-cinq ans après la constitution de leur groupement, un tarif extérieur commun d’un taux moyen de 11,87 p. 100. Les droits seront de 5, 10, 15 et 20 p. 100.

L’Asie domine toujours la croissance

Le léger fléchissement de l’expansion économique de l’Asie — une croissance revenue de 8,5 p. 100 en 1993 à 8 p. 100 en 1994 — a été dû en grande partie aux efforts des autorités chinoises pour contenir une conjoncture en état de surchauffe. Le dynamisme ne s’est pas démenti dans les principaux pays de la région à la faveur, en particulier, d’un afflux de capitaux, de taux d’épargne élevés, de politiques commerciales et industrielles libérales et d’un bon contrôle des finances publiques. Dans ses Perspectives économiques de décembre 1994, l’O.C.D.E. a indiqué que le volume des exportations des pays d’Asie en développement rapide a dépassé celui des États-Unis. Entre 1977 et 1994, la part de ces derniers dans les exportations mondiales est passée de 11,6 à 12,4 p. 100 quand celle des pays d’Asie hors Japon passait de 8 à 18,6 p. 100. Pour ces derniers, les produits industriels ont pris place devant les matières premières dans les ventes à l’étranger et représentent aujourd’hui 60 p. 100 des exportations totales. Ce dynamisme tend à attirer les investissements du Japon. Selon une enquête du gouvernement nippon, publiée au début de juin, les investissements des entreprises de ce pays dans les autres pays d’Asie devraient passer de 16,4 p. 100 du total en 1993-1994 à 37,5 p. 100 en 1994-1995.

En revanche, des considérations politiques ont contrarié le mouvement en faveur de l’intégration régionale. Les États-Unis ont maintenu leurs pressions en vue d’établir cette dernière dans le cadre de la Coopération économique Asie-Pacifique (A.P.E.C.), selon l’idée promue dès 1989 par l’Australie, soucieuse de maintenir une influence occidentale dans la région. Le libre-échange a été, une fois de plus, l’idée maîtresse du deuxième sommet de l’A.P.E.C. qui a eu lieu à Bogor, près de Djakarta, le 15 novembre 1994. Aucun pays membre du forum n’était désireux, ou en mesure, de s’opposer aux vues américaines, pas même la Chine, qui risquait d’être privée du traitement de la nation la plus favorisée sur le marché américain et avait besoin de l’appui de Washington pour son admission au G.A.T.T.

La seule opposition ouverte à l’intégration dans le cadre de l’A.P.E.C. a continué à être exprimée par la Malaisie, qui a prêché auprès de ses partenaires la thèse de l’«Asie aux Asiatiques». Les dix-huit pays du forum se sont toutefois accordés pour créer une zone de libre-échange, l’A.F.T.A., selon un calendrier non contraignant: avant 2010 pour les pays membres développés et avant 2020 pour les autres. Ils ont promis d’abaisser leurs barrières commerciales à l’égard des pays tiers, en particulier des pays en développement.

La nécessité du changement pour l’Afrique

«L’Afrique bouge, il n’y a pas de doute là-dessus.» Ces propos tenus à Abidjan le 31 octobre 1994 par Edward Jaycox, vice-président de la Banque mondiale, exprimaient à la fois une réalité et une contrainte pour les dirigeants du continent noir. Les mauvais résultats constatés il y a cinq ans — taux d’intérêt négatifs, inflation supérieure à 60 p. 100, taux de change défavorables — ont été en effet inversés dans environ quarante des quarante-huit pays que compte l’Afrique sub-saharienne.

Le changement le plus spectaculaire a été celui qu’a entraîné la dévaluation, le 12 janvier 1994, de 50 p. 100 du franc CFA et de 33,3 p. 100 du franc comorien. Cette mesure, recommandée depuis longtemps par les institutions de Bretton Woods, paraissait justifiée par la dégradation du solde commercial des quatorze (Comores comprises) pays intéressés. Les avantages inhérents à la stabilité monétaire et le souci de ne pas déstabiliser les fragiles équilibres économiques et sociaux des pays de la zone franc avaient longtemps retardé l’échéance. L’aboutissement des négociations du Cycle de l’Uruguay a précipité le mouvement. Les hausses de prix, souvent brutales, qui ont suivi l’ajustement monétaire ont provoqué de vives réactions parmi les syndicats, mais l’ajustement a fini par se faire, avec le soutien des institutions multilatérales, de la France et de l’Union européenne. La totalité des pays de la zone ont obtenu une aide du F.M.I. Le taux d’inflation en 1994 pour les sept pays de l’Union monétaire ouest-africaine (U.M.O.A.) a été estimé entre 30 et 35 p. 100. Pour les six pays membres de l’Union douanière et économique de l’Afrique centrale (U.D.E.A.C.), il devait se situer entre 35 et 40 p. 100. Le solde commercial pour les quatorze pays a progressé de 11,1 p. 100, pour représenter 12,6 milliards de francs français. L’évolution du P.I.B. a été dans l’ensemble favorable, sauf pour le Cameroun et le Gabon. Toutefois, à la fin de novembre, quatre pays de l’U.D.E.A.C., le Cameroun, le Congo, la République centrafricaine et le Tchad s’étaient révélés incapables de tenir leurs engagements vis-à-vis du F.M.I.

Les chefs d’État des pays membres de l’U.D.E.A.C. ont signé, le 16 mars 1994, à Ndjamena un traité instituant une Communauté économique et monétaire en Afrique centrale (C.E.M.A.C.). Une union économique et monétaire ouest-africaine (U.E.M.O.A.) a, par ailleurs, été instituée par un traité signé en janvier et ratifié le 15 juin par l’ensemble des participants. Élargissant les compétences de l’ancienne U.M.O.A., elle prévoit notamment la création d’une Commission économique, d’une Cour de justice et d’un Parlement sous-régional.

La Banque africaine de développement (B.A.D.) a annoncé, le 25 novembre, un renforcement de la rigueur pour l’octroi de ses prêts. Les conditions seront plus strictes en fonction des ressources dont disposent les emprunteurs. Cette décision a fait suite à la publication en mai d’un rapport d’experts dressant un tableau accablant des pratiques de cette institution. Les arriérés dus par les pays emprunteurs atteignaient 700 millions de dollars, pour un encours d’engagements de 8,4 milliards. La mauvaise gestion résultait de l’extrême politisation à la tête de cette banque régionale, dont les pays africains détiennent 66 p. 100 du capital, et de la fragmentation des responsabilités administratives au sein de la direction. L’augmentation souhaitée du capital, de 22,3 à 25,8 milliards de dollars, n’a pu, à la suite de ces révélations, être décidée lors de l’assemblée annuelle du 13 mai, à Nairobi.

Les présidents du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda ont signé, le 26 novembre, un accord en vue de ressusciter la Communauté de l’Est africain, dont la dissolution en 1977 avait entraîné la disparition de la Banque de développement de l’Est africain. Le secrétariat devait reprendre ses fonctions en mars 1995, à Arusha, en Tanzanie.

La Commission économique pour l’Afrique (C.E.A.) a estimé, le 24 octobre, que l’accord du Cycle de l’Uruguay sur la libéralisation du commerce mondial coûtera, lorsqu’il sera appliqué, environ 2,6 milliards de dollars par an aux pays du continent africain.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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